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Mort et Naissance

Nous avons déjà suffisamment parlé de la signification de la « naissance ». Naître n’est qu’un autre mot pour désigner le commencement d’une nouvelle croissance de l’essence, le commencement de la formation de l’individualité, le commencement de l’apparition d’un « Moi » indivisible.
Mais pour être capable d’y atteindre, ou tout au moins de s’engager sur cette voie, l’homme doit mourir ; cela veut dire qu’il doit se libérer d’une multitude de petits attachements et d’identifications qui le maintiennent dans la situation où il se trouve actuellement. Dans sa vie il est attaché à tout, attaché à son imagination, attaché à sa stupidité, attaché même à ses souffrances et plus encore peut-être à ses souffrances qu’à toute autre chose. Il doit se libérer de cet attachement. L’attachement aux choses, l’identification aux choses, maintiennent vivants dans l’homme un millier de « moi » inutiles. Ces « moi » doivent mourir pour que le grand Moi puisse naître. Mais comment peuvent-ils être amenés à mourir ? Ils ne le veulent pas. C’est ici que la possibilité de s’éveiller vient à notre aide. S’éveiller signifie réaliser sa propre nullité, c’est-à-dire réaliser sa propre mécanicité, complète et absolue, et sa propre impuissance, non moins complète, non moins absolue. Mais il ne suffit pas de le comprendre philosophiquement, avec des mots. Il faut le comprendre avec des faits simples, clairs, concrets, avec des faits qui nous concernent. Lorsqu’un homme commence à se connaître un peu, il voit en lui-même bien des choses qui ne peuvent pas ne pas l’horrifier. Tant qu’un homme ne se fait pas horreur, il ne sait rien sur lui-même.
Un homme a vu en lui-même quelque chose qui l’horrifie. Il décide de s’en débarrasser, de s’en purger, d’en finir. Quelques efforts qu’il fasse cependant, il sent qu’il ne le peut pas, que tout demeure comme auparavant. C’est là qu’il verra son impuissance, sa misère et sa nullité ; ou encore, lorsqu’il commence à se connaître lui-même, un homme voit qu’il ne possède rien, c’est-à-dire que tout ce qu’il a regardé comme étant à lui, ses idées, ses pensées, ses convictions, ses habitudes, même ses fautes et ses vices, rien de tout cela n’est à lui : tout a été pris n’importe où, tout a été copié tel quel. L’homme qui sent cela peut sentir sa nullité. Et en sentant sa nullité, un homme se verra tel qu’il est en réalité, non pas pour une seconde, non pas pour un moment, mais constamment, et il ne l’oubliera jamais.
Cette conscience continuelle de sa nullité et de sa misère lui donnera finalement le courage de « mourir », c’est-à-dire de mourir non pas simplement dans son mental, ou en théorie, mais de mourir en fait, et de renoncer positivement et pour toujours à tous ces aspects de lui-même qui ne présentent aucune utilité du point de vue de sa croissance intérieure, ou qui s’y opposent. Ces aspects sont avant tout son « faux Moi », et ensuite toutes ses idées fantastiques sur son « individualité », sa « volonté », sa « conscience », sa « capacité de faire », ses pouvoirs, son initiative, ses qualités de décision, et ainsi de suite.

Extrait de « Fragments d’un enseignement inconnu »
Piotr D. Ouspenski (1878-1947)